14 décembre 2023

Lu dans la presse : « Dans le sud aquitain, comment la formation de réfugiés offre un nouveau vivier de recrutement aux entreprises locales? »

Dans les Landes, un Geiq et un centre de formation se sont associés pendant trois ans pour proposer un "sas" de 6 mois de préparation à l’emploi à des personnes ayant le statut de réfugié. Pour faciliter leur insertion dans les métiers en tension. Bilan ? 159 exilés accompagnés dans l’apprentissage du français, l’obtention du permis et la recherche d’emploi et de logement. Et des employeurs "ravis" de trouver des recrues "positives" et "motivées". Clôturé à l’automne, ce projet - lauréat du PIC - espère pouvoir redémarrer en 2024 avec l’aide du programme Agir et en élargissant son public.

L'idée du projet "Vivre ici" est partie du Geiq "À Lundi" de Tarnos. Au cœur du périmètre d’action de ce groupement d’employeurs - Landes et Pyrénées-Atlantiques - les pénuries de main-d’œuvre se font sentir depuis dix ans. Les jeunes locaux s’intéressant de moins en moins au secteur du BTP et à l’industrie. Le Geiq avait déjà tenté d’insérer des réfugiés dans ces métiers en tension, mais les ruptures de parcours restaient nombreuses, explique sa directrice Ghislaine Lesca. D’où l’idée de proposer, pendant six mois, un "sas" préparatoire à l’entrée en entreprise.

ACCOMPAGNEMENT ÉDUCATIF, SOCIAL ET PROFESSIONNEL

Le groupement À Lundi s’est associé au centre de formation voisin, Perf, et, grâce aux fonds du Plan d’investissement dans les compétences (voir encadré), les deux structures ont mis en place une équipe dédiée, mélangeant formateurs et chargés de mission du groupement d’employeurs, pour préparer à l’emploi les personnes réfugiées. Le centre Perf assure le volet pédagogique avec apprentissage du français (jusqu’à 20 heures par semaine), code de la route et permis de conduire, découverte des métiers les mercredis ; À Lundi, l’accompagnement professionnel et social pour lever les freins à l’emploi : santé, logement mobilité…

QUELLE SUITE APRÈS LES FINANCEMENTS DU PIC ?

Les financements de l’appel à projets du PIC pour l’intégration professionnelle des réfugiés ont pris fin en octobre dernier pour le programme « Vivre ici ». Mais le Geiq et le centre Perf comptent prolonger l’initiative en sollicitant un nouveau financement auprès de la plate-forme Agir, qui se mettra en place en 2024. Le projet de « sas » préparatoire à l’emploi sera sans doute infléchi pour intégrer un public plus large et mélanger les réfugiés en recherche d’insertion avec des bénéficiaires du RSA et des jeunes décrocheurs. Les deux partenaires comptent aussi demander un soutien financier auprès de la région Nouvelle-Aquitaine et des départements des Landes et des Pyrénées-Atlantiques.

TRAVAILLER L’INTERCULTUREL AUTANT QUE LA LANGUE

« À l’issue des six mois, les stagiaires devaient avoir acquis des repères pour effectuer des démarches, régler des problèmes et valider un projet professionnel. L’objectif était de les rendre autonomes », raconte Cédric Roméro, coordonnateur du programme au centre Perf. Ils étaient toutefois suivis pendant un semestre supplémentaire par le Geiq au sein de l’entreprise qui les a accueillis.

Pour le formateur, le travail sur l’interculturalité, c’est-à-dire les codes sociaux et les codes dans l’entreprise – s’est aussi avéré très important pour apprendre à travailler et « vivre ici ». Car parfois la culture du pays d’origine peut être source d’incompréhension, dit-il, citant le cas de ce stagiaire tchadien qui ne décrochait pas un mot pendant le repas parce que « chez lui, cela ne se fait pas de parler en mangeant ».

64 % DE SORTIES POSITIVES EN EMPLOI

Sur les 159 personnes bénéficiaires du projet « Vivre ici », 64 % ont trouvé un emploi – en contrat de professionnalisation, en apprentissage ou ont bénéficié d’une formation interne en entreprise, avec un CQP à l’issue. Les autres sont en formation ou n’ont pas poursuivi pour des raisons diverses : déménagement, inaptitude médicale… Pour sélectionner les candidats, le Geiq et le centre de formation Perf ont tenu compte du projet professionnel, du niveau de français et de la volonté de suivre des formations. Les personnes devaient notamment avoir signé leur CIR (contrat d’intégration républicaine) avec les services de l’État.

« Notre action ne concernait pas les demandeurs d’asile, mais seuls ceux qui avaient obtenu le statut de réfugié (1). C’est plus sécurisant pour un futur employeur », indique Ghislaine Lesca. Et les entreprises qui ont joué le jeu sont « ravies » et unanimes pour saluer les qualités de ces recrues : « leur bonne humeur, leur engagement, leur dépassement de soi », décrit-elle.

UNE MOTIVATION APPRÉCIÉE DES ENTREPRISES

« Saëd est toujours souriant, positif, heureux d’être là », témoigne Stéphanie Pédeboscq, responsable de production chez SATE. Ce jeune Afghan est en contrat Geiq jusqu’en mai 2024 dans cette entreprise spécialisée dans la confection de coffrets et armoires électriques ; il y a été affecté à des tâches simples : ouvrir les cartons, préparer le matériel. « On a adapté les consignes pour lui et il travaille en binôme avec un coéquipier. Mais il gère le travail comme pourrait le faire un intérimaire et il a le savoir-être et la motivation », raconte Stéphanie Pédeboscq.

Comme il donne satisfaction, cette société landaise, qui emploie également 8 apprentis sous statut de réfugiés, souhaite que Saëd se forme et passe des habilitations électriques avant la fin de l’année. Mais il doit encore progresser en français et dans le savoir-faire pour postuler à un des 3 CDI ouverts dans l’entreprise, dit la responsable. À son poste, Stéphanie Pédeboscq « brasse pas mal d’embauches » : « ce que je constate, c’est que dans les profils comme celui de Saëd, il y a une fierté de s’en sortir et de travailler chez SATE. Alors que pour d’autres recrues, une fois le CDI signé, la motivation baisse et les critiques fusent ».

LE GEIQ À LA MANŒUVRE SUR LES VOLETS MOBILITÉ ET LOGEMENT

Stéphanie Pédeboscq juge l’expérience du projet « Vivre ici » « réellement positive » et en phase avec les engagements RSE de son entreprise. Avec le poids en moins de devoir gérer les formalités administratives et l’épineuse question du logement de ces salariés puisque le Geiq s’en charge. À Lundi a en effet signé un partenariat avec un bailleur social et mobilise ses adhérents pour des hébergements en proximité. Durant le « sas » de préparation à l’emploi, les stagiaires étaient également convoyés en minibus, matin et soir, de leur lieu de vie au centre de formation.

« Les participants au projet ‘Vivre ici’ sont des personnes exigeantes car elles ont souvent été déçues et exploitées dans leur vie. Ce sont aussi des personnes lumineuses, qui témoignent d’une vraie envie de réussir. Certains stagiaires étaient prêts à faire cinq kilomètres à pied pour aller travailler », se souvient, admirative, Ghislaine Lesca.

PERMIS VOITURE ET SCOOTER

Parfois, la barre a tout de même été mise un peu trop haut pour eux. Par exemple pour l’apprentissage de la conduite automobile. « Au début, nous avions inscrit dans la même session apprentissage du code de la route et passage du permis conduire. Ce qui a suscité beaucoup d’échecs. La montagne était trop dure à franchir », raconte Cédric Roméro, coordonnateur au centre Perf. L’équipe du projet a donc revu le programme : davantage d’heures de formation sur ce volet et la possibilité de passer le BSR (brevet de sécurité routière), plus accessible, pour conduire un scooter.

Des cours de FLE, le centre Perf a également glissé vers des séances de français langue d’intégration, qui se sont révélées « plus adaptées pour ce public » : « ce n’est pas la même chose de travailler la langue et les formules de politesse dans le confort d’une salle de cours et chez le boulanger du coin », explique Cédric Roméro. À chaque fois, les équipes du Geiq et du centre de formation ont cherché à adapter l’accompagnement du réfugié, en fonction des informations communiquées par son référent Cada.

DES EMBAUCHES PRINCIPALEMENT DANS LE BTP ET L’AUTOMOBILE

Tous les emplois, même en tension, ne sont pas non plus adaptés à ce public réfugié. Les derniers contrats que À Lundi a souscrits dans le cadre du projet « Vivre ici » étaient dans l’industrie. « Mais il y a beaucoup de process, beaucoup de consignes à lire. C’est très technique », constate Ghislaine Lesca. Sans compter les industriels qui ont des contrats avec les États-Unis et qui ont reçu consigne de ne pas employer d’Afghans.

RELATIONS AU TRAVAIL : DE LA DÉFIANCE À L’INTÉGRATION

Pendant la première semaine de travail de ces trois réfugiés, à l’été 2022, il a dû faire face à la défiance de son équipe. Notamment d’un salarié, ancien militaire, qui avait servi en Afghanistan. Mais la glace a vite été rompue. Bien que musulmans, les jeunes Afghans ont accepté de partager la charcuterie du déjeuner avec leurs collègues « pour se fondre dans la masse ».

Alain Mogabure les a placés dans des équipes différentes, chacun dans un corps de métier de l’entreprise (carrelage, maçonnerie, chape liquide), afin de les pousser à s’intégrer au collectif de travail. Contrairement à l’entreprise SATE, il n’a pas positionné un tuteur pour les épauler. « J’essaie de les considérer comme les autres salariés, de les accompagner de moins en moins », dit-il, même si son entreprise a largement contribué à leur dénicher un hébergement dans des petites villes de 2 000 à 3 000 habitants aux alentours. « Ils sont jeunes, il leur fallait un environnement où ils puissent avoir une vie sociale », justifie l’entrepreneur basque.

La barrière linguistique n’a pas constitué un problème, dit-il. Même si Salman, Hussein et Mustafa restent plus à l’aise avec le vocabulaire de la vie courante (manger, boire) qu’avec les termes techniques comme « passe moi la mèche de 12 », s’amuse Alain Mogabure. « Les échanges avec eux sont bons et ils participent à des soirées avec leurs collègues français. Et quand ils nous racontent ce qu’ils ont vécu avant d’arriver ici, cela relativise beaucoup nos vies à nous et nos difficultés. »